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L'ascension vers Canfranc


Le "Canfranero" comme si vous y étiez


 

L’ASCENSION VERS CANFRANC


Le feu vert étant donné par le drapeau rouge, nous voilà repartis pour l’ultime étape de cette randonnée ferroviaire, sans doute la plus spectaculaire de tout le voyage et qui vaut le coup d’œil - et le détour- même si le paysage est occulté une bonne vingtaine de fois par la traversée de tunnels plus ou moins longs ou par des tranchées que l’office du tourisme de la vallée de Canfranc ferait bien de raboter au sommet pour améliorer l’angle de vue des passagers.



Sur le flanc de la montagne... (Photo BAP)


Assez vite, l’autorail monte dans vers les sommets pyrénéens sans que le voyageur se rende vraiment compte qu’il va accomplir, en 25 km, un dénivelé de 372 mètres. La vitesse est évidemment réduite. Parce que ça monte. Parce que la voie, vue de la cabine de pilotage, n’apparaît pas comme d’une extrême fraîcheur.

Les travaux partiels de rénovation et de consolidation du ballast, à voir les traverses abandonnées sur le côté, réalisés il y a peu, ne devaient pas être un luxe. On imagine mal, évidemment, sur cette voie unique aux aménagements sommaires, de lourds convois de marchandises faire l’escalade. Mais pour l’autorail, ça roule…

Le Canfranero avance à mi-pente, sur le flanc de la montagne, dominant souvent de haut la route nationale ( E7) de Jaca à Canfranc. Comme les virages sont nombreux, le paysage change souvent. Les sommets à plus de 2000 mètres encore enneigés par plaques et qu’estompent parfois de lourds nuages gris, sont désormais présents. Vus d’en haut, les villages comme Castiello de Jaca laissent apparaître une dimension cadastrale qu’on ne mesure pas quand on les traverse en automobile. Villanua, avec ses zones touristiques à l’ « urbanizacion » géométrique semble être une grande cité moderne.

Tout occupés à fixer leur regard sur la vallée, les voyageurs non initiés ne comprennent pas pourquoi, soudain, comme par magie, entre deux tunnels, ils changent de site et de vallée, comme si l’autorail revenait en arrière et redescendait en …grimpant. Provisoirement. Pas de mystère, mais une explication rationnelle : le Canfranero vient, tout juste avant Villanua, d’emprunter une boucle hélicoïdale, partie à l’air libre, partie en souterrain, pour gagner sur place plusieurs dizaines de mètres d’altitude.

Vaillamment et sûrement, l’autorail monte, fonce dans des tunnels, respire et plonge de nouveau comme en apnée dans le noir. Les bouts de ciel bleu se raréfient. Voilà le village de Canfranc, en bas, avec les vestiges de son église incendiée, l’entrée du tunnel du Somport où la guardia civile et la gendarmerie font passer les rares automobilistes au test éthylomètrique. Le train, au moins pour ça, c’est la liberté, se disent les voyageurs béarnais qui ignorent malgré tout qu’ils sont surveillés du coin de l’œil par le conducteur, notamment dans les tunnels, par une vidéo (en couleur). Nous sommes entrés dans le siècle de la sécurité universelle…

 


Un dernier coup de klaxon gras et enroué et le Canfranero arrive à Canfranc-Estacion (altitude : 1190 mètres) dans un univers pitoyable avec ses nombreuses voies rouillées en éventail, ses postes d’aiguillage mangés par les herbes, avec ses bâtiments de service proches de l’effondrement.



L'arrivée dans la gare délabrée de Canfranc... (Photo BAP)

Vestiges d’un temps qu’on aurait voulu glorieux et d’une activité ferroviaire internationale, entre Paris et Madrid, qui ne fut qu’une chimère.

Le Canfranero entre dans ce décor de film noir qui ne correspond plus à l’image qu’on a d’une Espagne entrée dans la modernité de son temps. Il accoste au bout d’un quai sans fin de la gare monumentale grise et poussiéreuse, appelée à devenir, dans le futur, affirment les Aragonais, un grand centre de séjour et de loisir.

La délégation béarnaise met pied à terre. Depuis Huesca, le thermomètre a perdu 12°. Il est 19 h 16. Temps du trajet : trois heures pour 133 km.

Trois heures, quelque part, hors du temps…

 

Jean-Michel Guillot ( 16 juin 2004 )